10 juillet 1944, 6 heures du matin : Le Vexin sous les bombes
Alerte de 6h08 à 6h37
Ce matin-là, le ciel au-dessus du Vexin est couvert. Malgré les tirs nourris de la Flak (la défense anti-aérienne allemande), 213 avions du Squadron 405 de la Royal Air Force décollent pour une mission d’une précision tragique : détruire l’usine souterraine de V-1 située à Nucourt, cachée sous des carrières de calcaires.
Parmi eux, la 617e escadrille, célèbre pour ses raids audacieux, utilise pour la première fois des bombes “Tallboy”, ces engins de 5,4 tonnes conçus par Barnes Wallis pour percer les abris les plus solides. L’objectif est clair : anéantir les rampes de lancement des fusées V-1, ces armes secrètes qui menacent Londres.

« Moussy et les environs ont été victimes de “dégâts collatéraux” hélas,
— Bruno RENOULT, Écrivain. Auteur de la série de livres “Les visiteurs du Vexin”
dû à la présence de l’important site “Nordpol” l’usine souterraine de
montage des missiles V1 de Nucourt, un des deux sites en France, prévus
pour bombarder Londres »
Mais ce 10 juillet, la précision fait défaut. Les bombes s’abattent en un raid d’un quart d’heure, ratissant large sur tout le plateau, de Moussy à Danval. Le bilan est lourd :
- À Moussy : Deux civils sont tués, quatre autres légèrement blessés, la toiture de la mairie est soufflée, celle du château aussi. Deux fermes sont détruites, le cheptel enseveli sous les décombres. De nombreuses habitations sont détériorées, inhabitables. L’église, symbole du village, est détruite en très grande partie.
- A Bercagny : deux fermes et quatre habitations détruites, huit autres légèrement détériorées.
- À Nucourt : deux morts supplémentaires, 23 maisons dévastées, huit détruites à Hardeville.
- Au Bellay-en-Vexin : trois blessés légers, six habitations détruites, dix endommagées. Dix personnes sinistrées sont hébergées dans la commune.
- Au hameau de Noisemont : la voie ferrée est coupée, la maison du garde-barrière en partie détruite.
- Entre Brignancourt et Santeuil : la voie ferrée Paris-Dieppe est coupée. Trois morts à Us.
L’Oberst Eugen Walter, chef d’état-major du 65e A.K., écrit dans ses carnets :
« On entendait au-dessus un grondement incessant et on avait l’impression que tout le plateau bougeait et allait s’écrouler d’un instant à l’autre. C’était beaucoup demander à un homme de garder son sang-froid. »
Les habitants de Moussy, Bercagny et des villages voisins sont évacués d’office vers Magny-en-Vexin. La défense passive de Marines met en place un plan d’alerte et de secours. Toute la contrée est touchée.

Photo :
Vue de l’église de Moussy après le bombardement de 1944. Le chœur a été endommagé, la nef détruite. Seuls restent aujourd’hui les vestiges de l’ancienne entrée (photo N. Hauet)
L’église Saint-André : un patrimoine anéanti
L’église Saint-André de Moussy, joyau de la commune, était un édifice remarquable. Sa nef, son transept et son chœur avaient été construits aux XIIe et XIIIe siècles, complétés au XVIe siècle par une tour clocher et un portail exceptionnel. Classée à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1926, elle abritait des trésors :
- Un tableau de la Nativité (XVe-XVIe siècles), classé en 1944, restauré en 1969 et 2010.
- Des statues en pierre polychrome de saint Roch, saint André, saint Pierre et sainte Barbe (XVIe siècle), classées en 1966.
- Un retable en bois du XVIe siècle, classé en 1908, détruit lors des bombardements.
Le 10 juillet 1944, l’église est détruite en grande partie par les bombes alliées. Après-guerre, elle sera reconstruite sous la direction de l’architecte des Bâtiments de France et fut inaugurée en 1961. Son portail du XVIe siècle, aujourd’hui en avant du portail actuel, témoigne encore de son passé.







Le château de Moussy : de la villégiature à la cible
Le manoir ou château de Moussy, aussi appelé “prieuré”, est un édifice chargé d’histoire. Inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis 1927, il a été édifié en grande partie aux XVe et XVIe siècles pour la famille seigneuriale d’Aumont, bien qu’un corps de logis datant du XIIe siècle subsiste. Un pressoir et un colombier, encore visibles à la fin du XVIIIe siècle, ont aujourd’hui disparu.
Avant la guerre, le château de Moussy, la fierté des moussyacois, était un havre de paix pour Henri Béraud, écrivain polémiste et prix Goncourt en 1922 pour Le Martyre de l’obèse. « Délaissant la vie parisienne agitée, on le voit donc régulièrement en villégiature à Moussy dans cette bâtisse médiévale à la poterne ornées de tours poivrières. À l’abri des murs de cette vénérable demeure, agrémenté d’un parc ombragé, il compose certains de ses ouvrages et quelques-uns de ses fameux articles polémistes. »
Mais dès le début de l’Occupation (1943), le château est réquisitionné. D’abord par une unité du RAD (Service du Travail du Reich), puis, en raison de sa proximité avec les carrières de Nucourt, par les unités affectées à la production des fusées V-1.
Le 10 juillet 1944, le manoir, fortement endommagé et “décoiffé”, devient inhabitable.
Henri Béraud, lui, est incarcéré en 1944. Condamné à mort en juin 1944 pour « intelligence avec l’ennemi » lors d’un procès tronqué, il échappe à l’exécution grâce à l’intervention d’écrivains comme François Mauriac et, surtout, à une grâce accordée par le général de Gaulle. « On ne trouve dans son dossier aucune preuve d’intelligence avec l’ennemi », estime-t-on. Certains pensent que c’est le roi d’Angleterre lui-même qui aurait demandé sa grâce, Béraud ayant écrit avant-guerre un livre violemment anti-britannique (Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ?, 1935). Frappé d’hémiplégie, il est libéré en 1950 et meurt en 1958 sur son île de Ré, où il s’était réfugié après avoir vendu Moussy en 1952.
Le château, aujourd’hui propriété privée, porte encore les stigmates de cette période.




Le 8 mai 1945 : une victoire amère
Quand l’Armistice est signé le 8 mai 1945, le habitants du Vexin exultent, mais les plaies sont encore ouvertes. À Moussy, la cloche de l’église ne sonne plus. Les habitants pleurent les deux civils morts du bombardement un an plus tôt. Dans le village comme à Bercagny, les habitants reviennent lentement dans leurs maisons fissurées.
L’église, le château de Moussy mais également la mairie-école, endommagés par les bombes Tallboy, restent un symbole de cette guerre qui a frappé sans discernement.
Lieu de collaboration sous l’Occupation, cible des Alliés en 1944, le château porte en lui les contradictions de cette époque.
Se souvenir pour ne pas oublier
La croix des Joncquets : un témoignage roman

La croix de pierre romane des Joncquets, datant du dernier quart du XIIe siècle, a été classée Monument historique au titre des objets en 1966. Elle est l’un des rares vestiges intacts de cette époque troublée, symbole de la résilience du patrimoine vexinois.
Aujourd’hui, les ruines de l’église de Moussy (immortalisée par la photo de N. Hauet), les maisons et les fermes de Moussy et de Bercagny, les murs du château rappellent que la Libération a eu un prix : celui des vies brisées et des villages détruits.
La rue menant au Moulin Neuf (vers Brignancourt) a été redessinée après-guerre. Autrefois sinueuse, elle traversait des propriétés aujourd’hui privées. Son tracé actuel, droit, reflète une autre réalité du village, où les bombardements ont effacé des chemins centenaires pour laisser place à une reconstruction plus rationnelle.





En ce 8 mai, souvenons-nous :
- Des deux civils de Moussy, morts sous les bombes destinées à libérer la France.
- Des habitants de Bercagny, Nucourt, Hardeville, Le Bellay et tant d’autres, qui ont payé le prix de la guerre.
« La mémoire n’est pas une nostalgie, mais un combat », disait Robert Badinter. En ce jour d’anniversaire de l’Armistice, ce combat passe par le devoir de ne pas oublier que derrière les grandes dates, il y a des vies ordinaires et des lieux meurtries qui ont fait la France d’aujourd’hui.
Des habitants de Moussy ont pu évoquer cette période de l’Occupation : certains devaient livrer des victuailles à cheval aux soldats installés au château ; d’autres, terrifiés, se souvenaient du bruit assourdissant des bombes avant de s’effondrer à terre ; d’autres encore s’étaient réfugiés dans des caves ou des tranchées, attendant la fin des raids. Aujourd’hui, ils ne sont plus là pour témoigner. Il ne reste que les écrits et cette mémoire qu’il nous faut entretenir.
Sources :
L’association Vexin Histoire Vivante – VHV
Les Visiteurs du Vexin (volume IV), chapitre « Les Visiteurs Maudits ». Écrit par Bruno Renoult
Archives départementales du Val-d’Oise (dossiers sur les dommages de guerre, 1944-1945)
Mairie de Moussy
Témoignages locaux et rapports militaires (Oberst Eugen Walter, 65e A.K.).



